Sujet : A quoi tient le plaisir de la représentation ?
Le peintre et dessinateur autrichien Egon Schiele joue dans ses portraits avec l'érotisme, la mort et la décomposition. Son trait parfois violent suscite un véritable malaise chez le spectateur, n'empêchant pas toutefois que celui-ci y prenne du plaisir. On peut dès lors s'interroger : pourquoi la contemplation du David de Michel-Ange nous procure-t-elle une satisfaction ? Est-ce dû à la perfection de l'exécution, au réalisme dans la représentation d'une belle image ? Pourquoi les tableaux de Schiele, qui ne répondent en aucun cas aux exigences de réalisme et de beauté du modèle, suscitent-ils alors du plaisir ? Il faudrait déterminer quels critères déterminent le plaisir que l'on peut tirer de la contemplation d'une représentation artistique. Mais de tels critères existent-ils seulement ? Y a-t-il des conditions objectives à la satisfaction dont une œuvre semble porteuse ? Est-elle d'ailleurs inscrite dans l'œuvre elle-même, indépendamment de l'identité du spectateur ?
Tentons d'expliquer pourquoi contempler le laid et le difforme peut être vecteur de satisfaction au même titre que le beau et l'harmonieux. On opère parfois une distinction entre la représentation et l'œuvre artistique, attribuant à la seconde un degré d'élaboration supérieure : la représentation ne serait que le point de départ de l'œuvre. Néanmoins, on ne peut lorsqu'on étudie le plaisir que l'on éprouve en regardant un tableau surréaliste se centrer que sur la représentation stricto sensu, c'est-à-dire le fait de rendre sensible un objet matériel absent. On assimilera donc ici, sauf indication contraire, représentation artistique et œuvre d'art. La représentation sera alors le moyen utilisé par l'artiste pour traduire par des signes une réalité physique ou conceptuelle. Tout d'abord, on s'attachera à étudier en quoi le plaisir peut dépendre de l'œuvre elle-même, avant de dépasser ce point de vue et chercher dans l'échange entre l'œuvre et le spectateur la condition du plaisir. Enfin, on s'interrogera sur le processus de création artistique, de manière à percevoir ce qui fait de l'œuvre un vecteur de plaisir pour son auteur comme pour son récepteur.
Le premier débat qui nous occupe concerne le réalisme des « signes » utilisés par l'artiste pour représenter une réalité. On s'efforcera ici d'expliquer pourquoi la représentation n'est pas le simple reflet d'un modèle donné mais bien le résultat d'une activité originale.
L'intérêt d'une œuvre d'art est-il de représenter fidèlement la réalité ? Platon, dans le livre X de La République, déploie sa critique à travers la théorie des « trois lits ». Selon lui, lorsque l'on considère un lit, il peut en exister trois sortes : l'idée de lit intelligible (« l'essence » du lit) qui constitue le modèle de tous les lits sensibles, le lit sensible, matériel, sur lequel il est possible de se coucher, qui constitue une forme dégradée par rapport au lit intelligible, et enfin le lit peint, qui n'est que l'image d'un lit sensible, et par conséquent est très éloignée de l'idée de lit. Ce lit peint est extrêmement dévalorisé sur le plan métaphysique et manifeste le caractère inférieur de l'art pictural par rapport aux Idées. L'œuvre non conforme au jugement du philosophe ainsi que la représentation non réaliste seraient à proscrire. Pour le penseur antique, le plaisir est dans la méditation qui donne accès au Vrai ; il ne peut venir de l'illusion, de la contemplation d'une image éloignée de la réalité sensible (et donc encore plus de l'intelligible). Le réalisme de l'œuvre pourrait donc se poser en condition sine qua non au plaisir de la réception. Néanmoins, rien n'indique que le philosophe soit toujours à même de déterminer précisément l'essence de l'objet représenté : peut-on vraiment imposer un réalisme métaphysique à une représentation ?
Limitons-nous à la représentation d'objets du domaine sensible. Si la satisfaction que l'on tire d'une représentation tient effectivement à son réalisme, elle est due à la perfection de l'exécution, à la fidélité de la mimésis (dans le sens de simple imitation de la nature). Mais comment expliquer que l'on puisse prendre du plaisir à contempler la toile Guernica de Picasso ? Dans la pensée d'Aristote, la mimésis prend aussi la forme d'une stylisation de la nature. L'exigence aristotélicienne de conformité à la réalité n'est pas extrême. Seul compte le vraisemblable. Mais même dans ce cas, qu'en est-il de la satisfaction véhiculée par des pièces absurdes comme Rhinocéros de Ionesco ?
Aristote évoque dans la Poétique la notion de catharsis : il s'agit d'un processus de purification du spectateur, de purgation des passions, provoqué par la crainte ou la pitié qu'il ressent pour le personnage d'une tragédie. La catharsis repose sur l'adhésion du spectateur à l'action grâce au vraisemblable. Selon Aristote, Œdipe Roi de Sophocle serait la tragédie la plus apte à provoquer la catharsis, et selon ses critères la plus belle. Mais l'élévation morale par la catharsis est-elle nécessairement un plaisir ? Beaumarchais, Diderot et Rousseau veulent faire du théâtre un vecteur d'édification morale ; pour autant, tous reconnaissent qu'éduquer n'est pas nécessairement plaire. Au siècle précédent, les classiques affirmaient qu'il fallait « instruire et plaire » : séparation qui fait de la catharsis un phénomène que l'on ne peut associer à un « plaisir ». Il faut chercher ailleurs les fondements du plaisir de la représentation pour le spectateur.
Comment juger de la beauté d'une représentation ? Existe-t-il des critères précis pour l'évaluer ? Kant déclare que « l'art ne veut pas la représentation d'une chose belle mais la belle représentation d'une chose. » Il suggère donc que l'on peut représenter de façon belle un objet qui ne l'est pas forcément. La beauté d'une œuvre ne tient donc pas à son réalisme. Evidemment, elle ne l'exclut pas : souvenons-nous du David. Mais peut-être est-ce le génie de Michel-Ange qui rend son œuvre belle ? Peut-être le plaisir que nous ressentons à la contempler tient-il à la façon dont l'artiste représente David plus qu'au personnage lui-même ? Nous y reviendrons. Tentons pour le moment de voir sur quels autres critères objectifs certains considèrent que l'œuvre peut provoquer du plaisir chez celui qui la reçoit.
« En peinture, il n'y a pas de règle plus raisonnable que l'équilibre des formes : il faut les placer avec la plus grande précision sur leur propre centre de gravité. Une forme mal équilibrée est disgracieuse ; elle provoque en effet l'idée de sa chute et celle de dommage et de douleur, ce sont des idées pénibles quand par sympathie elles acquièrent quelque degré de force et de vivacité », écrit Hume. L'harmonie est une qualité de l'œuvre, qui conditionnerait son degré de beauté. D'une certaine manière, Hume annonce la peinture d'un Kandinsky (par exemple la 7ème Composition) qui ne reproduit pas fidèlement son sujet (peut-être est-ce dû au fait qu'il ne soit pas sensible ? Peut-être même cette œuvre n'a-t-elle pas réellement de sujet ?) mais présente une harmonie des formes et des couleurs qui pousse le spectateur à dire : « C'est beau ». Mais que faire de Schiele, de Picasso, de certains tableaux dadaïstes ? Hors de la peinture, on peut trouver beau le poème de Baudelaire Une Charogne : le beau n'est donc pas simplement la description de l'harmonieux. Certes, Baudelaire et Rimbaud nous apprennent que par l'alchimie du verbe, il est possible de créer du beau à partir de n'importe quel sujet, même les plus vils. Mais quel est ce « beau » ? Sur quoi est-il fondé ? Peut-être est-il temps de définir le « beau » que l'on voit à la base du plaisir esthétique. Si la représentation n'a pas à être harmonieuse pour être belle, quelle « règle », quelle condition du beau formuler ? On apprendra avec Kant qu'il n'existe pas de « règle » du beau.
Selon Emmanuel Kant, « est beau ce qui plaît universellement et sans concept ». En d'autres termes, le beau ne s'explique pas par des concepts précis, des critères spécifiques : chacun le ressent mais nul ne peut le justifier. Le beau kantien est universel : il est donc « contenu » dans l'œuvre elle-même, bien qu'il concerne le jugement que chacun porte sur elle. Il faut distinguer le plaisir tiré du beau de la satisfaction liée à un intérêt quelconque (par exemple, lorsqu'un homme regarde une femme nue sur un tableau, son plaisir peut être dû à bien d'autres choses qu'à la beauté de l'œuvre). Kant suggère qu'une véritable expérience esthétique doit produire du plaisir par elle-même ; la beauté d'un objet n'est pas davantage appréciée lorsque nous considérons son usage ou son intérêt. Le plaisir que l'on éprouve quand on contemple le beau est lié à l'exercice de la faculté de juger, indépendamment de toute considération d'intérêt : « le goût est la faculté de juger d'un objet ou d'un mode de représentation sans aucun intérêt, par une satisfaction ou une insatisfaction. On appelle beau l'objet d'une telle satisfaction. » Cependant, Nietzsche opposera à Kant qu'un objet intéressant peut aussi être beau et vice versa : ainsi, Stendhal parle de la beauté comme d'une « promesse de bonheur ». Mais Kant ne nie pas qu'un objet beau puisse présenter un intérêt : il remarque simplement que prendre en compte l'intérêt d'un objet n'accroît pas sa beauté. L'intérêt est contingent. Ce qui est beau est si puissant qu'il n'a pas besoin pour plaire d'autres raisons que lui-même : il est si fort qu'il court-circuite un temps nos intérêts et notre sensualité. Mais l'objet peut être intéressant par ailleurs.
S'il est « sans concept », il est illusoire de définir les critères du beau. Ainsi, si l'esthétique au sens de théorie du beau se veut science normative au même titre que la morale (théorie du bien) et de la logique (théorie du vrai), on voit rapidement ses limites. En effet, elle suppose un jugement de valeur qui énonce les normes générales du beau... or on ne peut expliquer pourquoi un objet est beau, pourquoi chacun devrait partager la même opinion que nous qui le trouvons beau. L'idée d'une esthétique science du beau ou critique objective du goût est donc illusoire. L'esthétique se limite donc à une philosophie de l'art.
Si le beau est universel et sans critères, on ne peut savoir à quoi « tient » la beauté d'une représentation ; cela suggèrerait qu'elle dépende de critères très spécifiques, de conditions que l'œuvre devrait remplir. Mais peut-on lier définitivement beauté et plaisir ? Pour Kant, le beau est toujours source de plaisir, car le jugement de beauté est basé sur une satisfaction individuelle qui prétend à l'universel. Le plaisir esthétique naît du beau dans l'interaction de l'entendement et de la sensibilité : c'est la satisfaction qu'éprouve un être raisonnable sensiblement affecté. Sans aucun doute, le beau est donc vecteur de plaisir ; Kant écrit : « le beau est ce qui est représenté, sans concept, comme l'objet d'une satisfaction universelle ». Mais la satisfaction naît-elle uniquement du beau ? En excluant du jugement de goût la prise en compte de l'intérêt de l'objet, Kant répond par la négative à cette question. En effet, la satisfaction de l'intérêt que l'on trouve dans une représentation est bien un plaisir. Un homme de gauche qui rit devant la caricature d'un dirigeant d'extrême droite éprouve du plaisir qu'un autre ne ressentira peut-être pas : ce n'est pas le beau mais l'intérêt qui est ici à l'origine du plaisir.
Nous sommes ici loin d'Aristote : la mimésis n'a pas à être poussée, ni même présente dans la représentation pour qu'elle soit belle et procure du plaisir puisqu'elle peut avoir pour objet l'immatériel ou ne pas avoir d'objet (pensons une fois encore aux Compositions de Kandinsky). Schopenhauer reprend la théorie de Kant en faisant du jugement « C'est beau » une affirmation au-delà des intérêts du savoir, de la morale et des appétits, mais tient compte du caractère parfois immatériel, non sensible, de l'idée représentée, revenant en quelque sorte à Platon. Le jugement de goût désintéressé et donc l'universalité du beau s'appliquent ainsi à n'importe quelle représentation.
On a vu pour le moment les caractéristiques propres à l'œuvre qui pouvaient être à l'origine d'une satisfaction. Mais le plaisir tient-il à l'oeuvre elle-même ou bien au regard qu'on porte sur elle ?
L'œuvre picturale véhicule souvent une impression, une émotion qui peut susciter du plaisir si le spectateur est prêt à la recevoir. Ainsi en va-t-il des créations de Schiele ou de Kokoschka. Le plaisir du roman est la possibilité qu'il offre de se mettre à la place d'un héros, de donner l'illusion de vivre une aventure. Chacun n'y est pas également porté. Une Charogne ne plaît pas universellement : il faut pour l'apprécier certaines dispositions culturelles, une attention relativement soutenue, une sensibilité certaine pour ressentir sa beauté. De même, on jouit plus d'une représentation du Dom Juan de Molière lorsque l'on connaît sa genèse et le sens caché de certaines tirades ; il en va de même lorsque l'on parvient à « comprendre » une œuvre d'art en général : le plaisir que l'on en tire est accru ; il est à la fois esthétique et cognitif. Enfin, des œuvres comme les Quatre Saisons de Vivaldi sont différemment appréciées selon le contexte culturel : popularisées après la seconde guerre mondiale, les Quatre Saisons ont rapidement été reprises par des groupes modernes qui ont poussé certains milieux à se détourner de cette œuvre, qui est rentrée dans leurs bonnes grâces lorsque de nouvelles interprétations en ont été faites sur des instruments baroques. A travers ces quelques exemples, on voit que le plaisir spécifique à chaque forme d'art peut dépendre de facteurs absolument pas universels, tels que la plus ou moins grande sensibilité du récepteur de l'œuvre, le contexte dans lequel l'œuvre est rendue publique ou le bagage culturel du spectateur. Les représentations sociales et mentales conditionnent la réception de la représentation artistique.
Outre ces diverses dispositions, le récepteur de l'œuvre jette un regard particulier sur celle-ci selon son propre passé. Prenons un exemple musical : dans Un amour de Swann, Charles Swann retrouve en entendant une phrase de la Sonate de Vinteuil les sensations qu'il avait ressenties lors de sa première écoute. Par le biais de la mémoire, une musique peut faire resurgir un pan du passé ; elle est en elle-même un « temps retrouvé ». Il en va de même pour une peinture (bien que la musique soit plus significative car la réception de l'œuvre elle-même implique une idée de durée) ou n'importe quelle œuvre d'art. La richesse de l'œuvre est aussi due au fait que l'amateur perçoit l'œuvre d'une façon inédite, fonction uniquement de son propre passé et des souvenirs qui y sont liés. On peut avoir plaisir à rappeler son passé même si « d'une joie même le souvenir a son amertume » (Oscar Wilde). Le spectateur entretient donc souvent un lien affectif et mémoriel avec l'œuvre, comme lorsqu'il contemple le tableau d'un membre de sa famille. Certaines œuvres, dans des cas ponctuels, précis, procurent du plaisir pour cette raison. Bien entendu, ce plaisir n'est pas dû à la représentation au sens strict mais à l'œuvre dans son ensemble.
On l'a dit, pour Kant l'art n'est pas tant « la représentation d'une belle chose » que la « belle représentation d'une chose ». Il reconnaît donc à l'art la caractéristique essentielle d'être une activité créatrice. Le beau ne peut venir que de l'artiste, d'un style, d'un génie : il n'accompagne la représentation que grâce à la « manière » dont elle est réalisée. L'artiste permet de voir derrière l'œuvre l'invisible. Développons.
L'artiste est l'image de l'Homme. Le plaisir de la réception peut tenir au fait que l'on aperçoit l'Homme derrière l'œuvre, pas seulement l'artiste mais, à travers sa capacité de représenter sur la matière qui lui est offerte sa vision du monde, l'ingéniosité humaine toute entière. L'artiste montre une réalité ; sentir notre attention attirée sur un objet sans cela insignifiant, sur des choses qui nous échappaient complètement, c'est déjà un plaisir. Le talent artistique, indépendamment de la beauté de l'œuvre elle-même, force l'admiration : on s'étonne de la capacité d'un poète de se plier aux mots tout en les pliant à sa propre volonté. On goûte un certain plaisir à voir ce dont l'Homme est capable, on se sent puissant en quelque sorte. On admire non la simple reproduction du réel mais l'œuvre, « l'or » poétique de Baudelaire ou Rimbaud et non la matière basse de laquelle il est tiré. L'objet de notre enthousiasme est donc ce que l'artiste ajoute à l'objet, et non l'objet lui-même : la photographie non artistique d'un objet quelconque ne nous procure pas de plaisir indépendamment de ce que représente l'objet pour nous. La mimésis parfaite n'a donc aucun intérêt, car on trouve le plaisir dans ce que l'Homme-artiste crée, et non dans ce qu'il représente.
Léon Guichard écrit dans son Introduction à la lecture de Proust : « Chaque artiste original [...] doit être considéré comme l'habitant et le révélateur d'un monde unique ». L'œuvre d'art prend au piège les passions. L'art permet de voir les passions du point de vue d'un être qui lui serait étranger. L'œuvre est une forme de « re-présentation », son utilité est de présenter autrement la réalité de l'univers. L'œuvre d'art ne vit donc pas de son rapport plus ou moins adéquat au réel, mais des horizons qu'elle ouvre et des affects qu'elle produit. Ainsi les toiles de Munch sont porteuses d'une émotion qui frappe le spectateur et l'envahit, lui faisant voir le monde d'une autre façon : accéder à ce nouveau point de vue peut lui apporter du plaisir. La satisfaction peut simplement être due au fait de ressentir l'émotion. Prenons l'exemple des Ermites de Schiele : même si l'on ne peut expliquer pourquoi, il peut être agréable d'être assailli de sensations telles que le malaise véhiculé par ce tableau.
Récapitulons. Ainsi le plaisir n'est pas exclusivement « contenu » dans l'œuvre elle-même : il repose en grande partie sur l'interaction entre l'œuvre et son récepteur et dépend donc du spectateur lui-même. Il peut enfin naître de la possibilité d'entrevoir l'Homme et son talent à travers l'artiste, mais aussi une autre vision du monde : « Le propre de l'art, c'est de donner une forme à ce monde de possibilités que nous portons au fond de notre conscience » (Lavelle, Traité des valeurs). Ce qui peut aussi procurer du plaisir à l'artiste !
Etudions maintenant le plaisir que peut procurer la représentation d'un objet donné (on entend ici « représentation » en tant qu'action). On a traité plus haut du plaisir de la réception ; qu'en est-il de celui de la création ? A quoi tient le plaisir de l'artiste qui crée ? La satisfaction d'un Kokoschka est-elle celle d'un Mozart ?
L'art thérapie permet la libération d'un blocage, de tensions, par l'extériorisation de son univers intérieur. En règle générale, l'art permet de faire partager sa vision du monde. En créant, on a le plaisir de concrétiser sur un support ses représentations mentales. Lors de ce processus, on peut apprendre sur soi, car l'artiste produit ce que lui-même ne soupçonnait pas, ce qui selon Proust lui apporte un grand bonheur : « Mais cette découverte que l'art pouvait nous faire faire n'était-elle pas, au fond, celle de ce qui devrait nous être le plus précieux, et de ce qui nous reste d'habitude à jamais inconnu, notre vraie vie, la réalité telle que nous l'avons sentie et qui diffère tellement de ce que nous croyons, que nous sommes emplis d'un tel bonheur quand le hasard nous en apporte le souvenir véritable ». On peut découvrir en écrivant (ou en peignant, en sculptant... en un mot en créant) ce que la réflexion, la parole, le voyage ne suffisait pas à nous apprendre. L'art est un révélateur de l'inconscient. On l'a dit, il permet de cristalliser sa vision du monde, ce qui permet de l'étudier avec un œil extérieur et de se découvrir, ce qui peut être intimidant mais surtout occasionner une grande joie : « C'est là la jouissance – et l'effroi – de l'écriture, de ne pas savoir ce qu'elle fait arriver » (Annie Ernaux). La représentation offre donc à l'artiste la possibilité de se connaître ; rares sont les activités qui présentent cette fonction. C'est pourquoi Proust écrit : « La vérité suprême de la vie est dans l'art ».
On parlait plus haut du génie de l'artiste qui interagit avec la matière qui lui est offerte pour y exprimer son humanité ; le plaisir de la création tient aussi à cela : l'artiste se réalise lorsqu'il crée et rend l'humanité dont il est porteur sensible à tous. Selon Hegel, « le but de l'art consiste à rendre accessible à l'intuition ce qui existe dans l'esprit humain, la vérité que l'homme abrite dans son esprit, ce qui remue la poitrine humaine et agite l'âme humaine ». Il va sans dire que l'artiste éprouve une vive satisfaction à réaliser une telle prouesse. Hormis la possibilité que l'artiste a de mieux se connaître, l'activité créatrice en elle-même procure donc du plaisir. Pas par le fait de travailler sur un matériau ; on sortirait d'une réflexion sur la représentation pour tomber dans une théorie du travail en général. Mais par le jeu avec la matière et l'affirmation de soi.
A quoi tient le plaisir de la représentation ? Le jeune Mozart composait des mélodies encore aujourd'hui très agréables, car il avait compris quelles harmonies plaisent à l'oreille. Néanmoins, quelques unes de ses œuvres plus tardives, comme le second mouvement du Concerto pour Flûte et Harpe (K.299), dépassent de très loin la simple prouesse formelle. Il y a dans cette œuvre de l'indicible, une beauté qui résiste à l'analyse : le beau kantien. Dans la sculpture, dans la danse, on goûte un certain plaisir à contempler l'harmonie des formes et des gestes, mais pas systématiquement : l'artiste australien Ron Mueck réalise des sculptures hyperréalistes dont la forme est celle du quotidien, irrégulière et peu gracieuse, ce qui ne les empêche pas de procurer au spectateur une émotion intense. Ici comme ailleurs, la représentation plaît en ce qu'elle n'est pas la simple reproduction (ou tentative de reproduction) d'un objet donné : elle est œuvre d'art, et contient la marque de l'humanité de l'artiste. Que le beau soit dans l'objet ou « dans l'œil de celui qui regarde », le plaisir ressenti par le spectateur est dû à de multiples facteurs : une grande partie d'entre eux est impossible à déterminer, tandis que ceux qui semblent à l'origine de la satisfaction n'en sont pas accompagnés dans d'autres œuvres. Les conditions du beau n'existent pas. Par conséquent, il est impossible de déterminer des conditions pour qu'une œuvre procure du plaisir esthétique.
La propension qu'a le spectateur à ressentir du plaisir face à une œuvre donnée, en revanche, dépend de facteurs mentaux et sociaux, conscients ou non, dont une partie peut être déterminée : ainsi la jouissance de l'œuvre dépend par exemple du capital culturel ou du contexte social. Ainsi, tout le monde n'est pas capable d'apercevoir l'artiste derrière l'œuvre.
Le plaisir de la représentation se trouve enfin à différents niveaux, celui de l'auteur (création) comme celui du spectateur (réception). Il n'est pas contenu entièrement dans l'objet que constitue l'œuvre mais dans la relation que le spectateur d'un côté, l'auteur de l'autre, entretiennent avec lui. En définitive, l'œuvre d'art est une interface, un espace de jubilation partagée par le créateur et l'amateur.
Le peintre et dessinateur autrichien Egon Schiele joue dans ses portraits avec l'érotisme, la mort et la décomposition. Son trait parfois violent suscite un véritable malaise chez le spectateur, n'empêchant pas toutefois que celui-ci y prenne du plaisir. On peut dès lors s'interroger : pourquoi la contemplation du David de Michel-Ange nous procure-t-elle une satisfaction ? Est-ce dû à la perfection de l'exécution, au réalisme dans la représentation d'une belle image ? Pourquoi les tableaux de Schiele, qui ne répondent en aucun cas aux exigences de réalisme et de beauté du modèle, suscitent-ils alors du plaisir ? Il faudrait déterminer quels critères déterminent le plaisir que l'on peut tirer de la contemplation d'une représentation artistique. Mais de tels critères existent-ils seulement ? Y a-t-il des conditions objectives à la satisfaction dont une œuvre semble porteuse ? Est-elle d'ailleurs inscrite dans l'œuvre elle-même, indépendamment de l'identité du spectateur ?
Tentons d'expliquer pourquoi contempler le laid et le difforme peut être vecteur de satisfaction au même titre que le beau et l'harmonieux. On opère parfois une distinction entre la représentation et l'œuvre artistique, attribuant à la seconde un degré d'élaboration supérieure : la représentation ne serait que le point de départ de l'œuvre. Néanmoins, on ne peut lorsqu'on étudie le plaisir que l'on éprouve en regardant un tableau surréaliste se centrer que sur la représentation stricto sensu, c'est-à-dire le fait de rendre sensible un objet matériel absent. On assimilera donc ici, sauf indication contraire, représentation artistique et œuvre d'art. La représentation sera alors le moyen utilisé par l'artiste pour traduire par des signes une réalité physique ou conceptuelle. Tout d'abord, on s'attachera à étudier en quoi le plaisir peut dépendre de l'œuvre elle-même, avant de dépasser ce point de vue et chercher dans l'échange entre l'œuvre et le spectateur la condition du plaisir. Enfin, on s'interrogera sur le processus de création artistique, de manière à percevoir ce qui fait de l'œuvre un vecteur de plaisir pour son auteur comme pour son récepteur.
Le premier débat qui nous occupe concerne le réalisme des « signes » utilisés par l'artiste pour représenter une réalité. On s'efforcera ici d'expliquer pourquoi la représentation n'est pas le simple reflet d'un modèle donné mais bien le résultat d'une activité originale.
L'intérêt d'une œuvre d'art est-il de représenter fidèlement la réalité ? Platon, dans le livre X de La République, déploie sa critique à travers la théorie des « trois lits ». Selon lui, lorsque l'on considère un lit, il peut en exister trois sortes : l'idée de lit intelligible (« l'essence » du lit) qui constitue le modèle de tous les lits sensibles, le lit sensible, matériel, sur lequel il est possible de se coucher, qui constitue une forme dégradée par rapport au lit intelligible, et enfin le lit peint, qui n'est que l'image d'un lit sensible, et par conséquent est très éloignée de l'idée de lit. Ce lit peint est extrêmement dévalorisé sur le plan métaphysique et manifeste le caractère inférieur de l'art pictural par rapport aux Idées. L'œuvre non conforme au jugement du philosophe ainsi que la représentation non réaliste seraient à proscrire. Pour le penseur antique, le plaisir est dans la méditation qui donne accès au Vrai ; il ne peut venir de l'illusion, de la contemplation d'une image éloignée de la réalité sensible (et donc encore plus de l'intelligible). Le réalisme de l'œuvre pourrait donc se poser en condition sine qua non au plaisir de la réception. Néanmoins, rien n'indique que le philosophe soit toujours à même de déterminer précisément l'essence de l'objet représenté : peut-on vraiment imposer un réalisme métaphysique à une représentation ?
Limitons-nous à la représentation d'objets du domaine sensible. Si la satisfaction que l'on tire d'une représentation tient effectivement à son réalisme, elle est due à la perfection de l'exécution, à la fidélité de la mimésis (dans le sens de simple imitation de la nature). Mais comment expliquer que l'on puisse prendre du plaisir à contempler la toile Guernica de Picasso ? Dans la pensée d'Aristote, la mimésis prend aussi la forme d'une stylisation de la nature. L'exigence aristotélicienne de conformité à la réalité n'est pas extrême. Seul compte le vraisemblable. Mais même dans ce cas, qu'en est-il de la satisfaction véhiculée par des pièces absurdes comme Rhinocéros de Ionesco ?
Aristote évoque dans la Poétique la notion de catharsis : il s'agit d'un processus de purification du spectateur, de purgation des passions, provoqué par la crainte ou la pitié qu'il ressent pour le personnage d'une tragédie. La catharsis repose sur l'adhésion du spectateur à l'action grâce au vraisemblable. Selon Aristote, Œdipe Roi de Sophocle serait la tragédie la plus apte à provoquer la catharsis, et selon ses critères la plus belle. Mais l'élévation morale par la catharsis est-elle nécessairement un plaisir ? Beaumarchais, Diderot et Rousseau veulent faire du théâtre un vecteur d'édification morale ; pour autant, tous reconnaissent qu'éduquer n'est pas nécessairement plaire. Au siècle précédent, les classiques affirmaient qu'il fallait « instruire et plaire » : séparation qui fait de la catharsis un phénomène que l'on ne peut associer à un « plaisir ». Il faut chercher ailleurs les fondements du plaisir de la représentation pour le spectateur.
Comment juger de la beauté d'une représentation ? Existe-t-il des critères précis pour l'évaluer ? Kant déclare que « l'art ne veut pas la représentation d'une chose belle mais la belle représentation d'une chose. » Il suggère donc que l'on peut représenter de façon belle un objet qui ne l'est pas forcément. La beauté d'une œuvre ne tient donc pas à son réalisme. Evidemment, elle ne l'exclut pas : souvenons-nous du David. Mais peut-être est-ce le génie de Michel-Ange qui rend son œuvre belle ? Peut-être le plaisir que nous ressentons à la contempler tient-il à la façon dont l'artiste représente David plus qu'au personnage lui-même ? Nous y reviendrons. Tentons pour le moment de voir sur quels autres critères objectifs certains considèrent que l'œuvre peut provoquer du plaisir chez celui qui la reçoit.
« En peinture, il n'y a pas de règle plus raisonnable que l'équilibre des formes : il faut les placer avec la plus grande précision sur leur propre centre de gravité. Une forme mal équilibrée est disgracieuse ; elle provoque en effet l'idée de sa chute et celle de dommage et de douleur, ce sont des idées pénibles quand par sympathie elles acquièrent quelque degré de force et de vivacité », écrit Hume. L'harmonie est une qualité de l'œuvre, qui conditionnerait son degré de beauté. D'une certaine manière, Hume annonce la peinture d'un Kandinsky (par exemple la 7ème Composition) qui ne reproduit pas fidèlement son sujet (peut-être est-ce dû au fait qu'il ne soit pas sensible ? Peut-être même cette œuvre n'a-t-elle pas réellement de sujet ?) mais présente une harmonie des formes et des couleurs qui pousse le spectateur à dire : « C'est beau ». Mais que faire de Schiele, de Picasso, de certains tableaux dadaïstes ? Hors de la peinture, on peut trouver beau le poème de Baudelaire Une Charogne : le beau n'est donc pas simplement la description de l'harmonieux. Certes, Baudelaire et Rimbaud nous apprennent que par l'alchimie du verbe, il est possible de créer du beau à partir de n'importe quel sujet, même les plus vils. Mais quel est ce « beau » ? Sur quoi est-il fondé ? Peut-être est-il temps de définir le « beau » que l'on voit à la base du plaisir esthétique. Si la représentation n'a pas à être harmonieuse pour être belle, quelle « règle », quelle condition du beau formuler ? On apprendra avec Kant qu'il n'existe pas de « règle » du beau.
Selon Emmanuel Kant, « est beau ce qui plaît universellement et sans concept ». En d'autres termes, le beau ne s'explique pas par des concepts précis, des critères spécifiques : chacun le ressent mais nul ne peut le justifier. Le beau kantien est universel : il est donc « contenu » dans l'œuvre elle-même, bien qu'il concerne le jugement que chacun porte sur elle. Il faut distinguer le plaisir tiré du beau de la satisfaction liée à un intérêt quelconque (par exemple, lorsqu'un homme regarde une femme nue sur un tableau, son plaisir peut être dû à bien d'autres choses qu'à la beauté de l'œuvre). Kant suggère qu'une véritable expérience esthétique doit produire du plaisir par elle-même ; la beauté d'un objet n'est pas davantage appréciée lorsque nous considérons son usage ou son intérêt. Le plaisir que l'on éprouve quand on contemple le beau est lié à l'exercice de la faculté de juger, indépendamment de toute considération d'intérêt : « le goût est la faculté de juger d'un objet ou d'un mode de représentation sans aucun intérêt, par une satisfaction ou une insatisfaction. On appelle beau l'objet d'une telle satisfaction. » Cependant, Nietzsche opposera à Kant qu'un objet intéressant peut aussi être beau et vice versa : ainsi, Stendhal parle de la beauté comme d'une « promesse de bonheur ». Mais Kant ne nie pas qu'un objet beau puisse présenter un intérêt : il remarque simplement que prendre en compte l'intérêt d'un objet n'accroît pas sa beauté. L'intérêt est contingent. Ce qui est beau est si puissant qu'il n'a pas besoin pour plaire d'autres raisons que lui-même : il est si fort qu'il court-circuite un temps nos intérêts et notre sensualité. Mais l'objet peut être intéressant par ailleurs.
S'il est « sans concept », il est illusoire de définir les critères du beau. Ainsi, si l'esthétique au sens de théorie du beau se veut science normative au même titre que la morale (théorie du bien) et de la logique (théorie du vrai), on voit rapidement ses limites. En effet, elle suppose un jugement de valeur qui énonce les normes générales du beau... or on ne peut expliquer pourquoi un objet est beau, pourquoi chacun devrait partager la même opinion que nous qui le trouvons beau. L'idée d'une esthétique science du beau ou critique objective du goût est donc illusoire. L'esthétique se limite donc à une philosophie de l'art.
Si le beau est universel et sans critères, on ne peut savoir à quoi « tient » la beauté d'une représentation ; cela suggèrerait qu'elle dépende de critères très spécifiques, de conditions que l'œuvre devrait remplir. Mais peut-on lier définitivement beauté et plaisir ? Pour Kant, le beau est toujours source de plaisir, car le jugement de beauté est basé sur une satisfaction individuelle qui prétend à l'universel. Le plaisir esthétique naît du beau dans l'interaction de l'entendement et de la sensibilité : c'est la satisfaction qu'éprouve un être raisonnable sensiblement affecté. Sans aucun doute, le beau est donc vecteur de plaisir ; Kant écrit : « le beau est ce qui est représenté, sans concept, comme l'objet d'une satisfaction universelle ». Mais la satisfaction naît-elle uniquement du beau ? En excluant du jugement de goût la prise en compte de l'intérêt de l'objet, Kant répond par la négative à cette question. En effet, la satisfaction de l'intérêt que l'on trouve dans une représentation est bien un plaisir. Un homme de gauche qui rit devant la caricature d'un dirigeant d'extrême droite éprouve du plaisir qu'un autre ne ressentira peut-être pas : ce n'est pas le beau mais l'intérêt qui est ici à l'origine du plaisir.
Nous sommes ici loin d'Aristote : la mimésis n'a pas à être poussée, ni même présente dans la représentation pour qu'elle soit belle et procure du plaisir puisqu'elle peut avoir pour objet l'immatériel ou ne pas avoir d'objet (pensons une fois encore aux Compositions de Kandinsky). Schopenhauer reprend la théorie de Kant en faisant du jugement « C'est beau » une affirmation au-delà des intérêts du savoir, de la morale et des appétits, mais tient compte du caractère parfois immatériel, non sensible, de l'idée représentée, revenant en quelque sorte à Platon. Le jugement de goût désintéressé et donc l'universalité du beau s'appliquent ainsi à n'importe quelle représentation.
On a vu pour le moment les caractéristiques propres à l'œuvre qui pouvaient être à l'origine d'une satisfaction. Mais le plaisir tient-il à l'oeuvre elle-même ou bien au regard qu'on porte sur elle ?
L'œuvre picturale véhicule souvent une impression, une émotion qui peut susciter du plaisir si le spectateur est prêt à la recevoir. Ainsi en va-t-il des créations de Schiele ou de Kokoschka. Le plaisir du roman est la possibilité qu'il offre de se mettre à la place d'un héros, de donner l'illusion de vivre une aventure. Chacun n'y est pas également porté. Une Charogne ne plaît pas universellement : il faut pour l'apprécier certaines dispositions culturelles, une attention relativement soutenue, une sensibilité certaine pour ressentir sa beauté. De même, on jouit plus d'une représentation du Dom Juan de Molière lorsque l'on connaît sa genèse et le sens caché de certaines tirades ; il en va de même lorsque l'on parvient à « comprendre » une œuvre d'art en général : le plaisir que l'on en tire est accru ; il est à la fois esthétique et cognitif. Enfin, des œuvres comme les Quatre Saisons de Vivaldi sont différemment appréciées selon le contexte culturel : popularisées après la seconde guerre mondiale, les Quatre Saisons ont rapidement été reprises par des groupes modernes qui ont poussé certains milieux à se détourner de cette œuvre, qui est rentrée dans leurs bonnes grâces lorsque de nouvelles interprétations en ont été faites sur des instruments baroques. A travers ces quelques exemples, on voit que le plaisir spécifique à chaque forme d'art peut dépendre de facteurs absolument pas universels, tels que la plus ou moins grande sensibilité du récepteur de l'œuvre, le contexte dans lequel l'œuvre est rendue publique ou le bagage culturel du spectateur. Les représentations sociales et mentales conditionnent la réception de la représentation artistique.
Outre ces diverses dispositions, le récepteur de l'œuvre jette un regard particulier sur celle-ci selon son propre passé. Prenons un exemple musical : dans Un amour de Swann, Charles Swann retrouve en entendant une phrase de la Sonate de Vinteuil les sensations qu'il avait ressenties lors de sa première écoute. Par le biais de la mémoire, une musique peut faire resurgir un pan du passé ; elle est en elle-même un « temps retrouvé ». Il en va de même pour une peinture (bien que la musique soit plus significative car la réception de l'œuvre elle-même implique une idée de durée) ou n'importe quelle œuvre d'art. La richesse de l'œuvre est aussi due au fait que l'amateur perçoit l'œuvre d'une façon inédite, fonction uniquement de son propre passé et des souvenirs qui y sont liés. On peut avoir plaisir à rappeler son passé même si « d'une joie même le souvenir a son amertume » (Oscar Wilde). Le spectateur entretient donc souvent un lien affectif et mémoriel avec l'œuvre, comme lorsqu'il contemple le tableau d'un membre de sa famille. Certaines œuvres, dans des cas ponctuels, précis, procurent du plaisir pour cette raison. Bien entendu, ce plaisir n'est pas dû à la représentation au sens strict mais à l'œuvre dans son ensemble.
On l'a dit, pour Kant l'art n'est pas tant « la représentation d'une belle chose » que la « belle représentation d'une chose ». Il reconnaît donc à l'art la caractéristique essentielle d'être une activité créatrice. Le beau ne peut venir que de l'artiste, d'un style, d'un génie : il n'accompagne la représentation que grâce à la « manière » dont elle est réalisée. L'artiste permet de voir derrière l'œuvre l'invisible. Développons.
L'artiste est l'image de l'Homme. Le plaisir de la réception peut tenir au fait que l'on aperçoit l'Homme derrière l'œuvre, pas seulement l'artiste mais, à travers sa capacité de représenter sur la matière qui lui est offerte sa vision du monde, l'ingéniosité humaine toute entière. L'artiste montre une réalité ; sentir notre attention attirée sur un objet sans cela insignifiant, sur des choses qui nous échappaient complètement, c'est déjà un plaisir. Le talent artistique, indépendamment de la beauté de l'œuvre elle-même, force l'admiration : on s'étonne de la capacité d'un poète de se plier aux mots tout en les pliant à sa propre volonté. On goûte un certain plaisir à voir ce dont l'Homme est capable, on se sent puissant en quelque sorte. On admire non la simple reproduction du réel mais l'œuvre, « l'or » poétique de Baudelaire ou Rimbaud et non la matière basse de laquelle il est tiré. L'objet de notre enthousiasme est donc ce que l'artiste ajoute à l'objet, et non l'objet lui-même : la photographie non artistique d'un objet quelconque ne nous procure pas de plaisir indépendamment de ce que représente l'objet pour nous. La mimésis parfaite n'a donc aucun intérêt, car on trouve le plaisir dans ce que l'Homme-artiste crée, et non dans ce qu'il représente.
Léon Guichard écrit dans son Introduction à la lecture de Proust : « Chaque artiste original [...] doit être considéré comme l'habitant et le révélateur d'un monde unique ». L'œuvre d'art prend au piège les passions. L'art permet de voir les passions du point de vue d'un être qui lui serait étranger. L'œuvre est une forme de « re-présentation », son utilité est de présenter autrement la réalité de l'univers. L'œuvre d'art ne vit donc pas de son rapport plus ou moins adéquat au réel, mais des horizons qu'elle ouvre et des affects qu'elle produit. Ainsi les toiles de Munch sont porteuses d'une émotion qui frappe le spectateur et l'envahit, lui faisant voir le monde d'une autre façon : accéder à ce nouveau point de vue peut lui apporter du plaisir. La satisfaction peut simplement être due au fait de ressentir l'émotion. Prenons l'exemple des Ermites de Schiele : même si l'on ne peut expliquer pourquoi, il peut être agréable d'être assailli de sensations telles que le malaise véhiculé par ce tableau.
Récapitulons. Ainsi le plaisir n'est pas exclusivement « contenu » dans l'œuvre elle-même : il repose en grande partie sur l'interaction entre l'œuvre et son récepteur et dépend donc du spectateur lui-même. Il peut enfin naître de la possibilité d'entrevoir l'Homme et son talent à travers l'artiste, mais aussi une autre vision du monde : « Le propre de l'art, c'est de donner une forme à ce monde de possibilités que nous portons au fond de notre conscience » (Lavelle, Traité des valeurs). Ce qui peut aussi procurer du plaisir à l'artiste !
Etudions maintenant le plaisir que peut procurer la représentation d'un objet donné (on entend ici « représentation » en tant qu'action). On a traité plus haut du plaisir de la réception ; qu'en est-il de celui de la création ? A quoi tient le plaisir de l'artiste qui crée ? La satisfaction d'un Kokoschka est-elle celle d'un Mozart ?
L'art thérapie permet la libération d'un blocage, de tensions, par l'extériorisation de son univers intérieur. En règle générale, l'art permet de faire partager sa vision du monde. En créant, on a le plaisir de concrétiser sur un support ses représentations mentales. Lors de ce processus, on peut apprendre sur soi, car l'artiste produit ce que lui-même ne soupçonnait pas, ce qui selon Proust lui apporte un grand bonheur : « Mais cette découverte que l'art pouvait nous faire faire n'était-elle pas, au fond, celle de ce qui devrait nous être le plus précieux, et de ce qui nous reste d'habitude à jamais inconnu, notre vraie vie, la réalité telle que nous l'avons sentie et qui diffère tellement de ce que nous croyons, que nous sommes emplis d'un tel bonheur quand le hasard nous en apporte le souvenir véritable ». On peut découvrir en écrivant (ou en peignant, en sculptant... en un mot en créant) ce que la réflexion, la parole, le voyage ne suffisait pas à nous apprendre. L'art est un révélateur de l'inconscient. On l'a dit, il permet de cristalliser sa vision du monde, ce qui permet de l'étudier avec un œil extérieur et de se découvrir, ce qui peut être intimidant mais surtout occasionner une grande joie : « C'est là la jouissance – et l'effroi – de l'écriture, de ne pas savoir ce qu'elle fait arriver » (Annie Ernaux). La représentation offre donc à l'artiste la possibilité de se connaître ; rares sont les activités qui présentent cette fonction. C'est pourquoi Proust écrit : « La vérité suprême de la vie est dans l'art ».
On parlait plus haut du génie de l'artiste qui interagit avec la matière qui lui est offerte pour y exprimer son humanité ; le plaisir de la création tient aussi à cela : l'artiste se réalise lorsqu'il crée et rend l'humanité dont il est porteur sensible à tous. Selon Hegel, « le but de l'art consiste à rendre accessible à l'intuition ce qui existe dans l'esprit humain, la vérité que l'homme abrite dans son esprit, ce qui remue la poitrine humaine et agite l'âme humaine ». Il va sans dire que l'artiste éprouve une vive satisfaction à réaliser une telle prouesse. Hormis la possibilité que l'artiste a de mieux se connaître, l'activité créatrice en elle-même procure donc du plaisir. Pas par le fait de travailler sur un matériau ; on sortirait d'une réflexion sur la représentation pour tomber dans une théorie du travail en général. Mais par le jeu avec la matière et l'affirmation de soi.
A quoi tient le plaisir de la représentation ? Le jeune Mozart composait des mélodies encore aujourd'hui très agréables, car il avait compris quelles harmonies plaisent à l'oreille. Néanmoins, quelques unes de ses œuvres plus tardives, comme le second mouvement du Concerto pour Flûte et Harpe (K.299), dépassent de très loin la simple prouesse formelle. Il y a dans cette œuvre de l'indicible, une beauté qui résiste à l'analyse : le beau kantien. Dans la sculpture, dans la danse, on goûte un certain plaisir à contempler l'harmonie des formes et des gestes, mais pas systématiquement : l'artiste australien Ron Mueck réalise des sculptures hyperréalistes dont la forme est celle du quotidien, irrégulière et peu gracieuse, ce qui ne les empêche pas de procurer au spectateur une émotion intense. Ici comme ailleurs, la représentation plaît en ce qu'elle n'est pas la simple reproduction (ou tentative de reproduction) d'un objet donné : elle est œuvre d'art, et contient la marque de l'humanité de l'artiste. Que le beau soit dans l'objet ou « dans l'œil de celui qui regarde », le plaisir ressenti par le spectateur est dû à de multiples facteurs : une grande partie d'entre eux est impossible à déterminer, tandis que ceux qui semblent à l'origine de la satisfaction n'en sont pas accompagnés dans d'autres œuvres. Les conditions du beau n'existent pas. Par conséquent, il est impossible de déterminer des conditions pour qu'une œuvre procure du plaisir esthétique.
La propension qu'a le spectateur à ressentir du plaisir face à une œuvre donnée, en revanche, dépend de facteurs mentaux et sociaux, conscients ou non, dont une partie peut être déterminée : ainsi la jouissance de l'œuvre dépend par exemple du capital culturel ou du contexte social. Ainsi, tout le monde n'est pas capable d'apercevoir l'artiste derrière l'œuvre.
Le plaisir de la représentation se trouve enfin à différents niveaux, celui de l'auteur (création) comme celui du spectateur (réception). Il n'est pas contenu entièrement dans l'objet que constitue l'œuvre mais dans la relation que le spectateur d'un côté, l'auteur de l'autre, entretiennent avec lui. En définitive, l'œuvre d'art est une interface, un espace de jubilation partagée par le créateur et l'amateur.

